La Chasse au Trésor

Un feuilleton original de Claude Hayoz

C’était une nuit chaude d’été. Ici, à 3000 mètres, le souffle léger de l’air donnait une agréable sensation de fraîcheur, alors même que le thermomètre indiquait encore allègrement 20 degrés. Konrad Wacker était gardien de la Gruberhütte depuis plus de dix ans. Cet ancien informaticien et citadin invétéré, qui avait passé pratiquement toute sa vie à Munich, s’était retiré ici, suite à un douloureux divorce et la perte de son emploi. Les Alpes bavaroises l’avaient alors accueilli avec leur générosité monstrueuse de pierre et de rocaille, et il avait trouvé une certaine sérénité, à défaut d’être vraiment heureux.

La Gruberhütte était fréquentée, été comme hiver, par des randonneurs qui exploraient le massif de l’Albafluhrau, aux confins du vallon de Feuerbach, une rivière riche en méandres et en légendes. Le chalet d’alpage dominait l’imposante masse silencieuse du barrage Feuerdamm, un gigantesque bassin de retenue, construit entre 1938 et 1943. On y accédait par une petite route carrossable qui partait d’un hameau minuscule, Hohenflüh. Au contrebas, il y avait la station huppée des stars, Feuerstein, propriété de deux promoteurs de génie qui avaient flairé la bonne affaire dans les années soixante et qui, depuis, ne cessaient d’agrandir leur station qui comptait trois hotels cotés avec cinq étoiles dans les guides internationaux.

Feuerstein portait le nom d’un village beaucoup plus ancien qui avait été englouti lors de la construction du barrage et sa mise en eau. Un mur de 90 mètres avait à jamais fait disparaître le vestige d’une ère passée: c’était en effet le village natal d’un haut dignitaire du régime nazi mais dans la région, on évitait de prononcer son nom. Le barrage de Feuerbach avait du reste fort mauvaise réputation: un mur de 200 mètres de large, noirci par les anées et les intempéries, au pied duquel la vieille station de pompage rappelait l’architecture massive du style “Bauhaus”. On pouvait accéder à cette muraille et, alors, on entendait le sourd grondement des conduites forcées percées derrière, dans la montagne, engloutissant des millions de litres d’eau qui alimentaient les turbines de Untersee, de l’autre côté du vallon. Mais même si la construction était vétuste, elle alimentait en électricité peu coûteuse Feuerstein, et c’était là un bénéfice parfaitement acceptable.

Konrad Wacker fumait tranquillment sa pipe sur le banc, devant la porte. Au premier étage du chalet, il avait aménagé deux grands dortoires avec douches et WC et lui-même se contenait d’une chambre modeste et d’un salon minuscule, au rez. Un préau abritait quelques chèvres qui avaient leur propre petite écurie, un cabanon rudimentaire en cas d’intempéries. En hiver Konrad descendait soit à la station, comme aide sur les pistes de ski ou bine il s’installait chez des amis paysans, sur le coteau de Haldenflüh, un autre hameau du vallon, situé sur le versant opposé de l’Albafluhrau.

Aujourd’hui, il n’y avait que trois pensionnaires: deux jeunes filles et leur ami, en partance pour les sommets montagneux, le lendemain. Durant la journée, Konrad Wacker avait aperçu des personnes sur le barrage, mais elles n’étaient pas restées longtemps. Il avait juste eu l’opportunité de remarquer que c’étaient des paramilitaires ou des gens particulièrement bien équipés en matériel de l’armée. Mais ce qui ne le regardait pas ne le préoccupait pas. Après tout, à chacun ses responsabilités: le barrage n’était pas surveillé autrement que depuis la station de pompage, de l’autre côté de la montagne et s’il arrivait quelque chose, des ingénieurs venaient par le village ou par hélicoptère. Il était presque minuit et le dortoir était silencieux. Ils dormaient déjà. Konrda Wacker regarda sa montre. Il eut un frisson. On dit que l’être humain est doté d’un remarquable instinct face au danger. Avait-il conscience que sa vie allait se terminer brutalement d’ici exactement trois minutes? En février, il aurait 55 ans. Mais il ne les vivrait pas. Il s’était retiré, ici, dans le grand cirque de la Nature dans l’espoir de goûter un peu de cette tranquililté de l'âme qui habite les ermites et les gens proches de la terre, mais c’était presque fini. 2 minutes. Comme si elle surgissait de nulle part, une voix s’adressa au garde:

- Vous êtes seul, ici, Mein Herr?

Elle avait un son sec, métallique.

- Il y a quelqu’un?

Wacker se leva et secoua sa pipe, scrutant l’obscurité profonde. Une petite flamme éclaira furtivement un visage émacié. Le visiteur alluma lentement une cigarette vissée au bout d’un pipeau en ébène blanc. Konrad ne vit pas d’autres détails. La cabane était éteinte et la flamme ne dura que quelques secondes. Mais il lui semblait que la personne portait un casque ou une casquette militaire.

- Jawohl. Sinon je ne vous parlerais pas... Vous êtes seul?

- Oui, enfin... Il y a trois personnes dans le dortoir.

Il se pinça la lèvre. Cela ne regardait pas l’intrus. Mais près de 50 ans d’éducation lui avaient enseigné de bonnes manières. Un nouveau frisson le parcourut. 1 minute.

- Bien. Vous êtes Monsieur...?

- Wacker. Konrad Wacker. C’est moi qui garde ce refuge.

Une lueur rouge marquait le bout de la cigarette. L’inconnu s’avança de quelques pas. On distinguait quelqu’un de grand, de mince, de rigide.

- Qui êtes-vous et comment êtes-vous arrivés ici? Je n’ai rien entendu.

- Icare, Monsieur Wacker. Icare vole, Poséidon nage et Zeus se fâche. Bon voyage à vous...

La déflagration fut assoudissante et se démultiplia en écho contre les pierres froides de la montagne. Konrad Wacker s’écroula sans un cri, un large trou dans la poitrine.

L’inconnu alluma une torche. A l’étage, la lumière du dortoir s’illumina. Quelqu’un ouvrit une fenêtre.

- Hey, qu’est-ce qui se passe?

Le tueur braqua sa lampe vers la fenêtre. Comme dans une représntation de cirque, le halo de lumière rond éclaira la face d’un jeune homme torse nu, les yeux clignait sous l’effet du projecteur. Mais ses yeux n’eurent pas le temps de s’accoutumer: une nouvelle détonation fit voler sa tête en éclats, comme une pastèque trop mûre, éclaboussant de sang le cadre en bois autour des carreaux vitrés. Une jeune femme poussa un hurlement. L’inconnu donna un coup de pied dans la porte qui claqua contre le mur. Les deux files n’avaient pas eu le temps de s’habiller. Vêtues d’un simple t-shirt en en slip, elles descendaient l’escalier en bois qui craquait furieusement sous leurs pas. Il faisait nuit, mais une faible lueur les éclairait de dos. Braquant sa torche, le sordide personnage surgi de nulle part comme un messager de la mort tira encore à quatre reprises. Il y eut un bruit mat et étrange lorsque les deux corps s’affalèrent sur le sol. L’inconnu tira une large bouféfe de sa cigarette. Il glissa le révolver dans la poche de ce qui ressemblait à un imperméable en cuir noir.

- Dagen, Knut, venez! aboya-t-il.

Deux autres silhouettes apparurent.

- Nettoyez-moi cette cochonnerie.

Il s’éloigna à pas rapides. L’obscurité se referma sur lui.

Les deux autres hommes dégoupillèrent chacun deux grenades et les jetèrent dans le hall de la Gruberhütte. Ils piquèrent un sprint, se jetant par terre lorsque le refuge vola en éclats et s’embrasa, telle une torche sèche. Le crépitement des flammes masqua un instant un autre bruit assourdissant, celui des pales d’un hélicoptère qui éclaira la scène de son puissant projecteur de bord.

A quelques kilomètres de là, au même instant, Peter Senn fut tiré de son sommeil. Un “bang” l’avait réveillé en sursaut. A côté de lui, profondément endormie, Julia Keim, son amie, respirait tranquillement. Ils étaient arrivés trois heures plus tôt, montant à pied de Feuerstein, sur la petite route escarpée qui conduisait à la Gruberhütte. Ils avaient planté leur tente à vingt mètres du chemin goudronné, dans un champ, au lieu-dit “Haldenflüh”, un hameau abandonné. Ils avaient l’intention d’explorer l’Albafluhrau durant une semaine de marches et de pique-niques dans le bon air de la montagne. Peter Senn était le fils unique de Hans Senn, un redoutable homme d’affaires qui faisait commerce de diamants et autres matières précieuses avec l’Afrique du Sud. Cela faisait un peu plus d’une année qu’il avait rencontré Julia et il caressait secrète,ment le projet de la demander prochainement en mariage.

Le bruit sourd et régulier d’un hélicoptère était maintenant clairement perceptible dans le silence de la nuit. Peter abaissa doucement la fermeture éclair de la tente et se faufila comme une ombre dans la nuit opaque. La brise fraîche lui fit le même effet que de l’eau sur le visage. Ce n’était pas désagréable. Et puis il aperçut la lueur des phares. D’abord il ne réalisa pas ce que c’était. Le véhicule ne venait pas, comme l’aurait voulu la logique, du village, mais de la montagne. Le bruit de l’hélicoptère avait disparu. Maintenant on percevait clairement le ronronnement du moteur de la voiture qui descendait à toute allure. Peter haussa les épaules: cela n’avait a priori rien d’inquiétant. Sans doute des forestiers ou des guides de montagne qui redescendaient à Feuerstein durant la nuit. Il bailla et rentra dans la tente. A tâtons, il chercha dans la poche extérieure de son volumineux sac de voyage une torche électrique. Il l’empoigna. Julia gémit et se retrourna pesamment dans son sac de couchage bleu foncé. Peter ressortit sans bruit. Maintenant, on voyait bien le véhicule, dans la nuit noire, le deux feux perçant l’obscurité comme deux couteaux luisants. Peter se demandait si le calmement improvisé était légitime car Haldenflüh, comme tout le massif montagneux alentour était considéré comme réserve naturelle. Il espérait que les occupants du tout-terrain n’étaient pas des chasseurs ou des gardes-forestiers. Et puis, instinctivement, il voulait protéger sa Julia. La torche éteinte, il attendait, à mesure que le bruit du moteur gonflait et devenait de plus en plus distinct. Il resta ainsi, debout, silencieux, durant bien 5 minutes. L’imposante masse d’une jeep arriva alors à la hauteur de la tente et les pneus crissèrent. Ce fut la dernière impression de Peter dans le monde des vivants. Un projecteur se braqua en sa direction et il y et le claquement sec d’une arme automatique. Il s’effondra. Julia poussa un hurlement. Des ombres s’agitèrent à l’extérieur de la tente. Elle cherchait à s’extirper de son sac mais celui-ci lui collait aux jambes baignées de sueur. Une voix masculine aboya quelque chose en allemand. Une rafale de mitrailleuse déchiqueta le tissu de l’abri d’infortune de la jeune fille. Elle n’eut même pas le temps de réaliser qu’à peine 25 ans, sa vie venait de prendre une fin tragique.

Le bureau était au centre de Munich, au sommet d’une tour de verre grise et verte. Une très large baie vitrée offrait une vue magnifique de la capitale de Bavière. Hans Senn était assis derrière une énorme table en chêne massif. Derrière lui, une bibliothèque impressionnante croulait sous les livres. Une armoire vitrée laissait entrevoir des coupes sportives par dizaines et de grandes photos d’automobiles de course accrochées un peu partout aux murs rappelaient le passé prestigieux du capitaine d’industrie, un self-made man qui avait la réputation de n’avoir peur de rien. Mais aujourd’hui, ses traits étaient ceux d’un homme de cinquante ans, ravagé par le chagrin et l’incompréhension: son fils faisait partie des victimes du massacre du Feuerbach. 5 personnes tuées par des inconnus, équipés d’armes lourdes. La police n’avait aucune piste, si ce n’est que la région avait été survolée par deux hélicoptères durant la nuit, ce qu’attestaient de nombreux témoignages dans la vallée. Il n’y avait apparemment aucun mobile.

L’interphone, sur le bureau, grésilla.

- Monsieur Archer est là, Monsieur le Directeur.

Hans Senn appuya un doigt négligent et las sur la touche de l’interphone.

- Faites entrer, je vous en prie, Mme Marbach.

Une large porte s’ouvrit. Mme Marbach était depuis 25 ans la secrétaire personnelle de M. Senn. Elle était entré à son service quelques jours seulement après la naissance de son fils unique, Peter. Elle l’avait vu grandir et sentait l’immense peine qui accablait son patron et confident depuis tant d’années.

- Monsieur Archer...

Steve Archer était américain et tout, dans son allure, trahissait ses origines yankee: on aurait dit un cow-boy égaré dans la civilisation moderne. Il était svelte, musclé et ses yeux bleus avaient un regard perçant et intelligent. Les cheveux court, la fine moustache et l’allure de baroudeur n’étaient pas le fait du hasard: après avoir été un héros de la guerre du Viet-Nâm, Steve Archer était revenu au pays et, aujourd’hui, il gagnait sa vie comme chasseur de primes. On l’engageait pour retrouver des personnes, chercher un trésor, renverser un dictateur d’opérette, espionner des secrets industriels, infiltrer la mafia et, bien souvent, ses résultats aidaient le FBI ou la CIA, de même que les polices du monde entier. Il avait été appelé par Hans Senn la veille au soir, et avait piloté son propre jet depuis la Floride jusqu’à Munich. L’affaire était très importante.

Hans Senn se leva et contourna la gigantesque table en bois. Il tendit la main à l’aventurier.

- Hans Senn. Merci d’être venu si vite, Monsieur Archer. Je vous sers à boire?

Il se dirigea vers un meuble en acajou qui cachait un bar bien achalandé.

- Un Cognac, s’il vous plaît.

Steve Archer admira l’immense pièce et la large baie vitrée. Il sortit un paquet de cigarillos cubains.

- Je peux fumer?

Hans Senn se retourna et eut l’air surpris. Mais il hocha de la tête.

- Oui, bien sûr. Allez-y.

Archer alluma le précieux rouleau de tabac. Il s’approcha de la bibliothèque: des ouvrages d’art, des livres d’ethnologie, des recueils d’aventures... A sa manière, Hans Senn était aussi un chasseur. Mais de pierres précieuses. Il lui tendit un verre rempli de liquide brun.

- C’est du Cognac que je fais distiller moi-même...

Ils se regardèrent un bref instant, les yeux dans les yeux. Hans Senn, un peu plus de cinquante ans, avait des cernes et on sentait qu’il avait pleuré. Son fils, Peter.

- Prenez un siège, Monsieur Archer.

Ils s’assirent tous deux, face à face. Senn avait renoncé visiblement à donner une impression de domination derrière son imposant bureau. Le ton était à la confidence.

- Voilà... Il y a trois jours, mon fils unique, Peter, a été assassiné avec son amie, Julia.

- La massacre de Feuerstein?

- Exactement. La police a reçu une lettre qui revendique ce geste. Un groupuscule néonazi.

- Feuerstein était le village natal de Heinrich Von Schacht, le chef d’Etat-Major de Himmler... Mais quelle est la raison politique de ce geste?

- Le barrage et la région sont très prisées par les touristes. Les néonazis en question veulent en faire un lieu de pèlerinage réservé à une élite. Mais j’avoue ne pas comprendre pourquoi ils ont commis ces assassinats.

Archer tira une large volute de fumée. Il réfléchissait.

- Il y a eu cinq morts. Les occupants de la Gruberhütte et vos proches. On a entendu des hélicoptères. Deux en tout cas. Un groupe revendique l’assassinat au nom d’un ancien dignitaire nazi. La police arrive-t-elle à une conclusion?

Senn soupira.

- Oui. Il s’agirait d’un groupement solidement armé et dangereux qui a déjà sévi par le passé. A Berlin, notamment avec un attentat à la voiture piégée, près du fameux bunker de Hitler. Même mobile: éloigner la foule, faire un sanctuaire...

Hans Senn tendit une coupelle à Archer, en guise de cendrier.

- Monsieur Senn, quelle est votre propre idée à ce sujet?

- Je ne sais pas. Le hasard en ce qui concerne mon fils. Il n’avait aucun ennemi.

- Et vous-même?

- J’ai mon lot de détracteurs mais je suis un honnête commerçant. Et si l’on en voulait à moi, on aurait enlevé mon fils. Ces cinq morts paraissent absurdes.

- Qu’attendez-vous de moi?

Archer écrasa le mégot du cigarillo. Senn sembla hésiter. Puis il dit, presqu’à mi-voix:

- Enquêtez et trouvez les salopards qui ont fait le coup!

- Et si je n’aboutis pas?

- Alors je m’en remettrai au hasard et à Dieu...

Une imposante BMW noire se gara devant l’immeuble du 35 de la Jakobstrasse, au moment même où se déroulait cette conversation entre Hans Senn et Steve Archer. Le bâtiment abritait une compagnie de construction, la Mahler und Göhner GmBH. Un homme vêtu d’un manteau en cuir luisant sortit précipitamment du véhicule et s’engouffra dans la porte tournante. Il fit un bref signe de la main à la réceptionniste et appela un ascenseur. Il paraissait nerveux et pressé, son visage anguleux fermé et constellé de rides. On aurait dit une oeuvre d’un sculpteur tourmenté qui avait voulu marquer une vie faite d’épreuves et de frustrations. Mais ce qui frappait dans ce visage, c’étaient les yeux, d’un bleu froid et délavé où scintillait une lueur déterminée, obstinée et maléfique. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et l’homme disparut à l’intérieur. Il sortit de sa poche une petite clef qu’il introduisit dans la serrure au-dessus des boutons de commande des étages. Le lift commença son ascension. Il dépassa le dixième étage et stoppa au niveau de l’attique qui surplombait la bâtisse. L’étrange personnage se trouva alors face à une nouvelle porte, blindée et surmontée s’une caméra de surveillance. Il pressa sur la sonnette. Au bout d’une minute environ, un grésillement retenir et la porte blindée s’ouvrit sur un petit vestibule. Là aussi, une nouvelle barrière en métal prévenait tout risque d’intrusion par surprise. Un domestique aux allures de gorille blond fit entrer l’homme dans un immense salon de plus de 200 mètres carrés, surchargé de tapisseries, de tapis précieux et de statues d’éphèbes nus. Au milieu de la pièce, une immense table en verre attirait le regard par sa construction curieuse: elle reposait sur des os, qui auraient très bien pu être des tibias humains. Elle était jonchée de papiers épars. Le bruit d’un moteur électrique résonna. Un homme en chaise roulante fit son apparition dans ce lieu aussi macabre qu’étrange. Il devait avoir au moins huitante ans et sa peau était comparable à un parchemin frappé par le temps. Ses mains étaient osseuses et une immense couverture écossaise couvrait ses jambes. Son visage était famélique, les yeux sombres profondément enfoncés dans leurs orbites. Deux tuyaux transparents sortaient des narines et couraient vers l’arrière, rejoignait une petite génératrice accrochée au dos de la chaise. La chaise s’arrêta à quelques mètres de l’homme en manteau noir. Le gorille vint se mettre derrière le grabataire. Celui-ci ouvrit alors la bouche et sa voix ressemblait à un chuintement crasseux:

- Herr Karrell... Colonel...

L’homme en noir fit un salut militaire. Il semblait impressionné par le personnage. Celui-ci poursuivit:

- Savez-vous ce qui fait la différence entre un planificateur et un stratège?

Il dut reprendre son souffle. Le moteur grésilla et amena de l’air.

- Je vais vous le dire: le stratège pense beaucoup plus loin...

Une nouvelle pause, lourde de sous-entendus.

- Herr Karrell, Colonel, pourquoi avez-vous massacré autant de personnes à Feuerstein? Voulez-vous avoir toute la police d’Allemagne aux trousses? Menschenskind!!

Karrell avala sa salive. Il répondit sur un ton calme et réfléchi:

- Mein Herr, j’ai exécuté vos ordres à la lettre. Il y avait des témoins, nous les avons éliminés. C’était convenu ainsi.

L’infirme eut une quinte de toux. Il se râcla bruyamment la gorge pour en dégager des glaires.

- Herr Karrell, Colonel... Vous avez tué le fils d’un homme d’affaires très influent. Il ne va pas lâcher prise avant de retrouver le meurtrier. J’avais dit d’être discret et de mener cette affaire sur la pointe des pieds. Au lieu de ça, vous canardez cinq personnes à l’arme lourde et utilisez des grenades... Je me demande ce qui vous a passé par la tête...

- Herr Von Schacht, répliqua Karrell, j’ai fait mon devoir et je l’ai bien fait: ces morts vont dissuader quiconque de se mêler de notre plan. Nous avons une semaine pour agir et je vous promets que rien ne viendra nous contrarier.

Heinrich Von Schacht demeura silencieux. Puis il dit:

- Karrell, je sais que vous êtes le meilleur. Mais je crains que vous ne mesuriez pas l’enjeu de cette mission. Ce n’est pas un jeu de guerre, vedammt nochmal! C’est bien plus que cela. C’est l’oeuvre de ma vie...

- Soyez rassuré, Mein Herr, tout se déroule selon notre plan.

- Les charges sont-elles en place?

- Oui. Comme prévu.

- Le sous-marin?

- Prêt à intervenir.

- Les hélicoptères?

- Je vous dis, tout est conforme.

Heinrich von Schacht regarda longuement son interlocuteur.

- Karrell, ne me décevez pas...

- Je ne vous décevrai pas, Mein Herr.

Il fit alors le salut du “Sieg Heil” hitlérien et se retourna. Sans dire un mot, il sortit de la pièce. Von Schacht s’adressa à son garde du corps:

- Geh mit ihm. Va avec lui et surveille-le. A la moindre erreur, tue-le.


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