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Le comportement n'est pas une science

La question

Ou pourquoi il ne sera jamais possible de connaître avec certitude la réaction d’autrui.

 

La réponse du psy

Imaginez un petit ordinateur de poche qui suivrait fidèlement de son oeil électronique impassible tous vos faits et gestes quotidiens et ceux de votre entourage. Un programme sophistiqué en ferait un allié indispensable car sur simple pression d’une touche il vous livrerait instantanément les secrets d’autrui: ses réactions prévisibles, son caractère, son tempérament, ses goûts et préférences et il vous donnerait en plus une liste de mots à utiliser en priorité pour être au top de la communication, pour faire de vos échanges des messages idéaux, sans quiproquos ni sous-entendus. La science et la technologie au service des relations humaines. Tenez, votre patron qui est toujours d’humeur changeante, eh bien vous n’auriez plus ces chauds-froids qui vous empoisonnent l’existence: la robotique vous signalerait immédiatement quelle attitude adopter. Froid et distant ou chaleureux et amical. Finies les douches écossaises, vous seriez paré pour aller loin et monter haut....

Trêve de rêve. Ce gadget n’existe pas. Et je suis prêt à parier que malgré tous les progrès en matière de compréhension de l’être humain, de ses interactions avec les autres, on ne saura jamais faire du comportement une “science”. Le monde cartésien dans lequel nous évoluons a tendance à tout quantifier, à tout cadrer à l’aide de règles de plus en plus précises. Et nos attitudes, nos habitudes n’y échappent pas: on essaie d’en comprendre le pourquoi et le comment et d’expliquer à l’aide de constantes mathématiques, d’équations non-linéaires et de systèmes-experts ce que le bon-sens et l’intuition nous dictent à mesure que nous acquérons de l’expérience. “Tiens, ce n’est pas son jour!” dira-t-on du collègue qui entre dans le bureau les traits à peine plus tirés que d’habitude. Mais nous sentons à sa façon d’ouvrir et de fermer la porte qu’il est sous tension. Même chose pour ce que l’on appelle communément les “atomes crochus”. C’est quelque chose que nous percevons distinctement mais qui ne porte pas de nom. Une simple impression qui se vérifie pourtant si souvent! Mais ce qui fonctionne si bien à certaines occasions et qui nous précipite dans le doute à d’autres est mû par des mécanismes qui évoluent à grande vitesse et se soustraient à la systématisation.

Le problème réside dans l’alchimie complexe des rapports humains qui se construisent sur un savant jeu de questions et de réponses, de donner et de recevoir, d’émission et de réception: les fameuses interactions. Et c’est là-dessus que le scientifique bute. Parce que dès qu’il commence à observer les gestes et les comportements, il devient partie intégrante de ce “jeu”. Longtemps, on a cru que les choses existaient en elles-mêmes et que la présence d’un “spectateur” neutre était sans influence. Typiquement, on estimait qu’un adulte immobile et silencieux observant des enfants en train de jouer dans une pièce n’affectait aucunement leur “spontanéité”. C’était faux: sa présence induisait un biais difficilement chiffrable mais bien présent. Autre exemple fameux, l’effet décrit par L. Rosenthal sous le nom “d’effet Pygmalion”: le fait d’attendre un résultat augmente significativement la probabilité de l’obtenir. Parce que j’induirai une interaction favorable qui m’aidera - et me confortera - dans la réalisation de mon attente. Dès lors, le psychologue “scientifique” qui cherche à comprendre les mécanismes qui régissent les conduites humaines se trouve devant un dilemme insoluble: soit il abandonne toute velléité d’observation et, logiquement, il ne voit plus rien, soit il regarde attentivement et fausse inévitablement les données...

Ce qui est vrai pour un domaine aussi “flou” que le comportement, l’est également dans d’autres disciplines. Le physicien allemand Heisenberg a ainsi démontré qu’on ne pouvait faire intervenir des instruments de mesure dans le milieu de l’infiniment petit sans provoquer des interférences fâcheuses. Calculez la vitesse d’une particule atomique, vous modifierez sa positon “naturelle” dans l’espace et donc sa trajectoire. Cherchez à déterminer cette même trajectoire... et vous modifierez la vitesse de la particule. Cercle vicieux qui permet de relativiser bien des “théories”... En d’autres termes, le comportement humain est par définition imprévisible. Du moins si on cherche à l’enfermer dans une série de clichés à la fois trop vagues pour englober la particularité de chaque situation et trop “précis” pour rendre compte de l’infinité de combinaisons possibles lorsqu’on met deux personnes (ou plus) en interaction. Et vous voulez mon opinion? C’est très bien ainsi. Parce que cela signifie que nous ne sommes pas des machines et qu’il y a encore beaucoup de place pour la communication, la vraie, celle qui fait intervenir la surprise et le plaisir de découvrir qui est l’autre et à travers lui, qui je suis...