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Réagir? Mais comment...

La question

Fréquemment, nous sommes horrifiés de lire dans les journaux des faits divers mettant en scène une personne victime d’un accident ou d’une agression sous les yeux apparemment impassibles de témoins directs. Chaque fois nous sommes les premiers à nous exclamer : “Moi, dans pareille situation, je prendrais les choses en main, je réagirais...”.

 

La réponse du psy

Récemment encore, différents drames ont défrayé les chroniques et ému la population : le pire arrive, sans qu’aucun badaud ne tente quoi que ce soit. Pire encore, certains filment ou photographient la tragédie, à l’instar de ces chasseurs de sensations fortes qui sévissent à la télévision américaine et qui, pour 200 dollars le sujet, descendent dans l’arène, là où se brisent en quelques secondes des destins humains.
Mais comment expliquer cette “apathie des témoins” ? Faut-il blâmer la société de consommation qui pousse à l’indifférence et au repli sur soi, stigmatiser les “reality shows” boulimiques d’agression et de violence et totalement dévoués au tout-puissant audimat ?
De nombreuses études menées dans le cadre de la psychologie sociale (qui étudie les comportements humains interagissant dans un milieu socio-culturel bien déterminé) ont pu montrer que le problème résidait principalement dans deux facteurs inhérents à notre fonctionnement au sein d’un groupe de personnes :
1. Nous avons tendance à calquer nos comportements sur ceux que nous observons autour de nous. Lorsqu’il y a un accident, nous attendons que quelqu’un fasse le premier pas pour éventuellement agir ensuite. Or, comme personne n’aime se mettre en avant, surtout dans un contexte plutôt dangereux, nous jugeons que ce que nous voyons ne constitue pas une urgence puisqu’il n’y a pas de réaction. C’est là un cercle vicieux particulièrement lourd de conséquences que l’on pourrait qualifier “d’ignorance pluraliste”. En d’autres termes, chaque témoin trompe l’autre parce qu’il conserve son calme, même si une tragédie se déroule sous son nez ! Mais attention : si quelqu’un se met à paniquer, on assiste au phénomène inverse. La foule s’embrase littéralement et c’est le chaos, tel qu’on peut l’observer lors d’incendies ou de catastrophes dans des lieux publics (supermarchés, cinémas, dancings).
2. Nous sommes tous enclins à penser que nous ne sommes ni responsables, ni compétents, dans une situation d’urgence. C’est ce que l’on pourrait appeler l’émiettement des responsabilités : on se rassure en pensant que la police est avertie, que les pompiers vont intervenir et que ceux dont c’est la spécialité de sauver des vies humaines ne vont pas tarder à apparaître. Mais alors que peut-on faire pour corriger cette léthargie naturelle ? Je retiendrais trois idées dont la pertinence a également fait l’objet de nombreuses recherches :

1. Le rôle de l’information : en prenant conscience qu’en restant inactifs on paralyse littéralement la masse qui nous entoure, on peut se forcer à cultiver la graine de héros qui sommeille en nous. Sans jouer les justiciers, les redresseurs de torts ou les zorros urbains, on peut au moins s’assurer que la police a été avertie. Même si vingt personnes prennent la peine d’appeler les secours, aucune ne sera ridicule !

2. Le rôle de la communication : lorsqu’une situation nous paraît dangereuse, il ne faut pas hésiter à adresser la parole aux témoins qui nous entourent. Eux aussi perçoivent peut-être le danger et c’est en groupe qu’on portera secours ! A ce titre, les drames où personne n’intervient relèvent, à mon avis, d’une faillite totale dans l’art de communiquer !

3. Le rôle des modèles “secourables” : comme nous l’avons vu, il suffit qu’une ou deux personnes se décident à agir pour que la foule les suive. Trop souvent, cependant, nous freinons notre fougue de peur de paraître ridicule ou de faire “faux”. Il est important, je pense, de s’entraîner à retrouver en nous tous ces gestes dictés par l’instinct et qui, à l’origine, servaient autant à nous protéger qu’à préserver nos proches. La technique nous a beaucoup déchargés de ce type de responsabilités mais, en même temps, a émoussé cette espèce d’éveil naturel qui nous permet, à l’instar des animaux, d’accomplir des prouesses physiques et psychiques dont nous sommes toujours étonnés a posteriori. On peut donc se forcer à agir plus en fonction de ce que l’on sent, qu’en fonction de ce que l’on observe chez autrui...
Les chercheurs Latané et Darley (1968) ont mis au point l’expérience suivante :

Sous prétexte d’une entrevue avec un professeur d’Université, on convoque plusieurs étudiants que l’on fait patienter, seuls ou en groupe, dans une salle d’attente. On fait alors pénétrer dans ce local une fumée blanche et inodore et on observe les réactions des personnes qui attendent. Lorsqu’un étudiant est seul, l’instinct prime : plus de 75 % réagissent en moins de deux minutes et appellent de l’aide ! Par contre, lorsqu’un groupe est confronté à cette même situation, 13 % seulement des sujets entreprennent quelque chose... en l’espace de 6 minutes, alors que la pièce est remplie de fumée ! Tant que personne ne fait le premier pas, aucun participant n’ose se jeter à l’eau, même si intérieurement, il réalise qu’il pourrait y avoir un danger. Cette expérience corrobore le fait que plusieurs témoins freinent l’action et inhibent l’instinct...

ZAJONC R.B., Psychlogie sociale expérimentale, Paris : Dunod, 1967

MOSCOVICI S., Introduction à la psychologie sociale, Paris : Larousse, 1972

LEYENS J.P., Psychologie sociale, Bruxelles : Mardaga, 1979