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Les colères de la Nature

La question

Ou pourquoi les gaulois avaient raison de craindre que le ciel ne leur tombe sur la tête...

 

La réponse du psy

L’être humain a remarquablement aménagé son espace vital. Confronté aux constants caprices de la nature qui le soumet au régime de la douche écossaise, avec des sécheresses qui transforment en désert de vastes étendues de terre pourtant fertile et des inondations qui font déferler de gigantesques murs d’eau et des vagues mugissantes sur des paysages a priori idylliques et tranquilles et “normalement” secs, il a construit des digues, des murs, des ponts, des canaux, des barrages, il a édifié des “fortifications”, des abris, des couloirs de sécurité, sans compter ses inventions de maisons résistantes tant à l’eau qu’au feu, aux tremblements de terre, au tonnerre, à la grêle, à la foudre et à toutes ces forces “cosmiques” qui métamorphosent le ciel en puissance de l’enfer. Les gaulois n’avaient qu’une crainte, dit-on, celle de voir le dieu Toutatis provoquer l’effondrement de la voûte céleste qui supporte les nuages et les étoiles. Ils parlaient en connaissance de cause et cette peur n’était pas due au hasard d’une superstition magique: la violence des éléments naturels montre sans aucun doute le visage le plus hostile et le plus dévastateur du monde dans lequel nous vivons.

La technologie moderne nous a habitués progressivement à surestimer notre propre pouvoir et à sous-estimer la menace de la nature. Tranquillement assis sur les berges d’une rivière soigneusement confinée dans un lit artificiel aménagé pour notre confort et notre agrément, nous regardons fièrement cette eau domptée, même en cas de crue. Et nous en venons à croire que la probabilité qu’un cataclysme nous surprenne à cet endroit précis est nulle. Normal, on a pensé à tout et ce qui est “virtuellement” impossible nous empêche de considérer la réalité en face: la nature ne nous appartient pas, c’est à elle que nous appartenons. Et cette rive si douce et si paisible va nous le montrer au détour d’une catastrophe où les circonstances les plus extrêmes - et les plus difficiles à estimer à l’avance - vont se conjuguer ensemble sur le mode féroce de l’horreur absolue. Une forte pluie, des glissements de terrain, des torrents de boue et nous voilà catapultés en une fraction de seconde dans les plus noires tourbillons d’une force titanique, aveugle et sans pitié. Les experts n’en croient pas leurs yeux: leurs calculs les plus fous, ceux qu’ils avaient même écartés parce qu’ils les jugeaient trop fantaisistes et alarmistes se révèlent largement dépassés par la puissance des éléments en furie. Tel mur qui pouvait sans autre contenir une pression inimaginable à nos yeux est sans autre balayé par les flots impétueux, tel boyau qui était conçu pour charrier des milliers de mères de cubes d’eau à la minute explose comme une simple paille, soufflé par la masse déferlante de liquide écumant de rage sous la tempête. Et soudain, tout ce qui avait été préparé, évalué, calculé, mesuré s’avère ridicule et inadapté face à une énergie autant redoutable qu’implacable...

Tenez, dans le genre “cas d’école”, prenons le fameux naufrage du “Titanic”, paquebot réputé insubmersible: les ingénieurs avaient tout prévu. Des cloisons étanches aux parois coupe-feu, des infrastructures aux superstructures résistant à tout, même aux pires cauchemars. L’amiral des navires, le roi des bateaux de plaisance était un joyau prêt à défier n’importe quelle tornade, cyclone et autres vagues géantes. Mais il a suffi d’un iceberg pour déchirer d’une griffe nonchalante le flanc de ce chef-d’oeuvre des mers et en faire l’une des leçons les plus marquantes dans notre combat contre les calamités naturelles en tout genre: on ne maîtrise pas la succession de circonstances heureuses ou malheureuses qui échappent rigoureusement à toute forme de calcul en termes de probabilités. En d’autres termes, nous ne pouvons que difficilement lutter contre l’enchaînement des événements. Prévoyez les tous, les uns après les autres, trouvez les parades à chacun d’eux séparément et vous aurez déjà perdu la partie d’échecs que vous jouez contre l’infortune car vous aurez oublié qu’un fil invisible relie tout ce qui arrive et qu’aux causes succèdent des effets qui servent de nouvelles causes à de nouveaux effets. C’est la théorie des dominos: vous en poussez un, dans sa chute il en entraîne un deuxième, qui en fait tomber un troisième. Et en bout de chaîne, c’est le déluge qui s’abat sur une paisible ville de montagne, le ciel qui tombe sur une tranquille bourgade de campagne... Vous connaissiez toutes les pièces mais vous n’aviez pas additionné et/ou multiplié leurs interactions!

Discours apocalyptique où nous n’avons plus qu’à attendre résignés que la nature nous jette en pâture à sa furie sauvage? Absolument pas. Mais à mon avis il n’est pas inutile de rappeler que la meilleure des protections, c’est de ne jamais calculer les risques en termes de probabilités mais de se concentrer davantage sur l’analyse de la succession possible d’incidents mineurs qui se transforment en drames majeurs. L’attitude qui consiste à penser que tel avatar ne peut pas se produire parce qu’il faudrait une suite de “malheurs” hautement improbable conduit justement à vérifier l’hypothèse que le hasard et la nature, lorsqu’ils conjuguent leurs effets destructeurs produisent des surprises “chaotiques” qui, après coup, paraissent si évidentes qu’on ne comprend pas comment on n’y avait pas songé avant. Et pourtant, il n’y a pas d’excuse car on le savait. Seulement c’était tellement tiré par les cheveux qu’on l’avait écarté avec un petit sourire en se disant qu’il ne faut pas être fataliste et qu’à trop brandir le spectre de la tragédie, on finit par l’appeler... Mais il y a une grande différence entre le pessimisme et la prévoyance: en espérant que l’incommensurable ne se produise jamais, c’est-à-dire en se montrant optimiste, on peut néanmoins “baliser” le terrain afin d’en écarter au maximum les dangers. Et si ceux-ci déjouent néanmoins notre vigilance, ne jouons pas la carte de l’étonnement candide: la nature est dangereuse et même si nous nous en croyons les maîtres, c’est elle qui nous dicte sa volonté...